LA BIODIVERSITE "L'AUTRE CHOC" ENVIRONNEMENTAL
Dans un rapport
parlementaire, les sénateurs Pierre Laffitte (Rassemblement démocratique et social
européen) et Claude Saunier (PS) comparent le risque que représente la perte de
biodiversité à celui des changements climatiques, auxquels ils avaient consacré
un précédent rapport. Ils appellent à une prise de conscience des citoyens, seule
capable de répondre à l'enjeu. Claude Saunier nous explique son point de vue.
Selon votre rapport, la crise que connaît la biodiversité peut être résolue.
Mais pour cela, il va falloir soulever des montagnes…
Oui,
d'une certaine façon. Comment cela peut-il fonctionner? Pour le réchauffement
climatique, les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution
du climat (Giec) ont été relayés par les médias, ce qui a conduit à une prise
de conscience du grand public. Ce n'est pas encore le cas de la biodiversité,
car il n'y a pas d'équivalent au Giec dans ce domaine. Les Nations unies doivent
en créer un.
Pourquoi est-ce nécessaire?
La prise de
conscience ne peut avoir lieu que grâce aux certitudes scientifiques, et à une
expertise collective. Ils doivent faire passer le message que la biodiversité
est ce que nous appelons l'"autre choc".
Sur quelles données vous reposez-vous?
La communauté scientifique s'accorde sur le fait que depuis la première révolution
industrielle, le rythme de disparition des espèces a été, suivant les espèces
considérées, de 10 à 100 fois supérieur au tempo naturel d'extinction. D'ici 2050,
le rythme d'extinction devrait devenir 100 à 1.000 fois supérieur. Les signes
observés dans les forêts humides et sur les coraux se révèlent très graves, mais
notre propre diversité, en métropole, est également en péril.
On commence
à comprendre pourquoi les bouleversements climatiques peuvent être désastreux
pour l'humanité, c'est moins le cas pour la perte de biodiversité. En quoi celle-ci
nous menace-t-elle?
En 1995, l'économiste Robert Costanza a chiffré les
biens et services fournis gratuitement par la biodiversité à 33.000 milliards
de dollars, soit l'équivalent du produit intérieur brut (PIB) mondial. On peut
évoquer l'apport agronomique, l'enrichissement des sols, les marais qui permettent
de prévenir les crues, les systèmes bocagers, essentiels pour éviter un écoulement
des eaux trop rapide, etc. Bien sûr, dans le cadre des changements climatiques,
les forêts tiennent un rôle essentiel.
L'idée de donner un signal prix
comme cela a été fait avec le CO2 vous paraît-elle appropriée?
Oui. On
ne peut pas considérer que l'on respecte une "concurrence libre et non faussée"
quand certains pays laissent leur environnement naturel se dégrader pour gagner
des parts de marché mondiales. Le Fonds monétaire internationale (FMI), la Banque
mondiale, et l'Organisation mondiale du commerce (OMC) doivent intégrer les coûts
environnementaux dans les grandsmécanismes internationaux.
Est-ce réalisable?
Ce sera complexe. Comme pour le climat, on ne peut pas dire aux pays pauvres
qu'ils ne peuvent pas utiliser leurs ressources pour se développer. L'idée d'un
fonds mondial abondé par les pays riches est à étudier.
A l'échelle
française et européenne, l'agriculture et l'étalement urbain sont les principales
menaces actuelles. Que faire?
Nous plaidons pour une redensification de
l'habitat. Les Français doivent comprendre que construire un pavillon sur 1.000
mètres carrés consomme abusivement de l'espace. Mais bien sûr, ce message ne sera
crédible que si les architectes offrent des solutions alternatives qui permettent
de préserver l'intimité et de conserver une ouverture vers la nature. Il faut
également réorienter radicalement notre modèle agricole, à travers la politique
agricole commune (Pac), en commençant par observer un moratoire sur les biocarburants,
qui est une aberration environnementale!
Dernier point: il est actuellement
question de créer des "banques" chargées de compenser la destruction d'une zone
naturelle par la création d'une autre. Qu'en pensez-vous?
C'est une idée
que nous proposons également. 164 hectares d'espaces naturels disparaissent chaque
jour en France. L'idée serait que toute consommation d'espace fasse l'objet d'une
taxation pour alimenter un fonds géré par la Caisse des dépôts et consignation
(CDC) chargé de protéger les grands espaces naturels. Cela suppose une grille
de lecture sur la qualité des espaces. Un hectare de marais a une valeur beaucoup
plus importante qu'un hectare de Beauce.
par
Claire Avignon (04/01/2008) - Journal de l'Environnement